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Quand le profane a raison du professionnel !
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La langue française oppose au technicien (c’est-à-dire quelqu’un qui a les compétences techniques requises dans un domaine) le novice (c’est-à-dire quelqu’un qui est étranger au domaine, ou y est à peine initié, qui n’y connait rien pratiquement et qui par conséquent ne peut pas en parler en principe). Le novice doit alors écouter le professionnel, prendre conseil auprès de lui, et prendre pour parole d’évangile celle du technicien. En d’autres termes, à défaut de s’incliner devant la parole du professionnel, le novice doit se taire.

Il n’y a pas d’archivistes formés au Bénin qui dès sa première année de formation n’a pas entendu parlé de la mauvaise considération ou de l’absence de considération aux documents d’archives de la part du novice des archives ; si bien que lui-même en est convaincu et le répète à son tour aux générations suivantes. De la perception des archives par le supposé novice rapporté par le professionnel qui est en position de former le futur professionnel, il me plait de retenir ceci : « Les archives sont de vieux papiers inutiles et poussiéreux entreposés pêle-mêle». Pour le professionnel, le novice ne sait rien des archives. Je soutiens que la manière de travailler de l’archiviste béninoise donne entièrement raison au novice.

En effet, la formation que l’archiviste béninois a reçue ne lui permet de mettre en œuvre ces compétences que lorsque des tas de documents vieux de plusieurs années sont constitués, c’est à dire que lorsque le producteur a élaboré les documents, les a utilisés, a fini d’en avoir besoin et a estimé que ces documents ne peuvent plus lui servir à quoi que ce soit, et donc qu’il peut s’en débarrasser. Dans ces conditions, il lui est loisible de jeter ces documents dans les couloirs, sous un hangar, sous les escaliers, de les brûler, ou encore de les déverser dans les locaux du service d’archives ou devant la porte du bureau de l’archiviste. Lui, il n’en a plus besoin, alors, il n’est pas utile pour lui de dépenser de l’énergie et du temps pour y mettre un quelconque ordre en vue de remplir un quelconque bordereau de versement ; il préfère le déversement, qui est plus facile et qui se justifie d’ailleurs : pourquoi ranger ce qui est inutile ? C’est alors que l’archiviste a de la matière première.

Avec un blouson et un cache nez (pour se protéger de la poussière, puisque les documents sont poussiéreux), il va se mettre à faire le tri, et comme il lui a été inculqué pendant son passage à l’université, il va « séparer le bon grain de l’ivraie ». Comment identifier le bon grain dans des grains que l’on a pas semés, que l’on a pas récoltés, donc des grains que l’on ne connait pas et que l’on découvre ? Comment identifier les documents à conserver dans un fourre-tout à la place de celui qui a produit et utilisé ces documents et qui décrète leur inutilité ? C’est évidemment impossible. Cependant, par l’alchimie qu’on lui a enseignée, l’archiviste dégage ce qui est « éliminable » et ce qui le n’est pas. Ce qui n’est pas éliminable est arbitrairement découpé par l’archiviste pour « forger des dossiers » qui n’ont rien de professionnel, puisque l’archiviste n’a aucune compétence de décider du document qui entre ou non dans un dossier. Et pourtant, l’archiviste béninois le fait chaque jour, sans se rendre compte de son incompétence. En faisant ainsi, il viole plusieurs principes qui font sa profession sans même s’en rendre compte : le principe de respect des fonds et ses trois déclinaisons par exemple. Le document est extrait de son contexte qu’est le dossier et devient en partie incompréhensible ; il ne peut plus tout à fait jouer son rôle de preuve. Comment le novice peut-il définir ce type de professionnel si ce n’est pas quelqu’un qui traite les vieux papiers poussiéreux et inutile ?

Dans son travail quotidien, l’archiviste béninois détruit le dossier Logiquement, le travail de l’archiviste consiste à veiller à la création, à l’alimentation et à l’intégrité du dossier. C’est alors qu’il pourra se charger de sa description, de son stockage, de sa recherche et de sa communication. Mais l’archiviste béninois fait exactement l’inverse : il tue le dossier ; sur sa tombe, il crée ce qu’il appelle « dossier » et qui n’a aucun sens administratif ou technique ou logique, même pas aux yeux du novice. L’archiviste béninois ne fais de l’archivage, il fait du bricolage. Si la pratique archivistique béninoise était un être humain, il marcherait sur la tête : tout y est à l’envers. Nous avons le devoir de mettre les choses à l’endroit pour pouvoir garder la tête haute et dire fièrement un jour « Je suis archiviste ». C’est à cette condition que la perception des archives et de ‘l’archiviste va commencer à changer.

Le novice a compris que l’archiviste est inutile car s’occupant de vieux papiers inutiles, ce que l’archiviste lui-même ignore jusqu’à présent. L’archiviste se trouve plus novice en matière d’archives que celui qu’il qualifie de novice. Le novice n’a-t-il pas raison de qualifier la profession ainsi ?

[Dans ce texte, j’ai parlé du Bénin. Je pourrais l’élargir à toute l’Afrique francophone, car la pratique archivistique que nous avons adoptée est d’origine française, et répandue dans l’Afrique francophone par l’Ecole des bibliothécaires, Archivistes et Documentalistes de Dakar. N’ayant pas une vue panoramique actualisée des pratiques de l’ensemble des pays, je limite mes commentaires à l’archiviste béninois]

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